Les places et couvents du culte traditionnel en pleine rénovation dans la République du Bénin constituent des richesses touristiques du patrimoine culturel africain dont les histoires méritent d’être connues et conservées. Allons à Porto-Novo, Capitale du Bénin situé à une trentaine de kilomètres de Cotonou découvrir ses places et ses couvents puis leurs histoires qui indéniablement retracent des pans de l’histoire de Hogbonou. Porto-Novo regorge de places et couvents historiquement liés à l’histoire du royaume de Hogbonou ; ancien Porto-Novo. Pour ce premier numéro, nous vous amènerons à la place Abessan, l’une des places ayant servi de cadre aux animations relatives au Festival des Masques de Porto-Novo du 02 au 04 Aout 2024, une place pleine d’histoires et de sens pour la Capitale du Bénin.
A la découverte de l’histoire d’une place emblématique
La place Abessan, située dans le quartier Akron à Porto-Novo est l’un des étangs historiques du Bénin où s’abreuvent les esprits curieux et fans de la chose traditionnelle. Cette place a une histoire qui se raconte en deux versions différentes à savoir celle des Goun et celle des Yoruba.
Que disent les Gouns sur la place Abessan
(Le mythe du démon à neuf têtes )
La majeure partie des histoires de Hogbonou, actuelle commune de Porto-Novo remonte à la fratricide succession entre les fils du royaume d’Adja-tato à la recherche de refuges et terres nouvelles. Cette version Goun de l’histoire attribue le mérite de la genèse de la place Abessan à trois frères chasseurs ogun, lors de la migration, à la recherche de gibiers jusqu’à atterrir dans la zone où un monstre ou démon à neuf têtes sorti de la terre aurait apparu. Ils auraient consulté l’oracle, la divinité « Ofa » en goun et « Ifa » en Yoruba qui leurs aurait dit qu’il s’agissait d’un génie bienfaiteur à qui il faut faire des offrandes et lui construire un temple afin de lui vouer des cultes et des adorations. À la lumière des révélations d’Ofa sur les vertus et les capacités de ce génie que les chasseurs n’ont pas tardé à réaliser, ils finissent par s’installer. Voilà la première version de l’histoire qui ne vérifie pas concrètement l’aspect onomastique et anthologique de la place.
La version yoruba de l’histoire
D’après les propos du promoteur du musée Ouadada dans le 5 ème arrondissement de Porto-Novo, sur le plan anthologique, la migration des yoruba sur le territoire des Ayinonvi a eu probablement lieu vers le XVe siècle mais sans fruits archéologiques justificatifs, raison pour laquelle la datation fixe des faits reste incertaine. Les histoires sont des fruits de la tradition orale. Selon ses propos, la seule preuve de la période des premières présences humaines dans la zone cible est le résultat d’une fouille archéologique que son institut a initiée sur la place Lokossa avec l’appui du Professeur Didier N. et son équipe du département archéologiques d’Abomey-Calavi.
Les résultats récemment rendus disponibles par les experts internationaux révèlent qu’il y avait eu de présence de vie depuis 1300 ans, ce qui vient mettre en cause l’attribution à la naissance de cette place aux Gouns dont la migration et l’installation datent probablement de la fin XVIIe siècle selon les registres historiques du royaume de Porto-Novo.
En dehors des résultats de cette étude sui se porte en faux contre la première thèse sur cette place, il n’y a pas d’autres données scientifiques et archéologiques qui dit précisément à quand révèlent les signes de cette première présence, même en ce qui concerne la présence des yorubas qui remonte au XIVe voir XVe siècle. Lorsqu’on se réfère à l’Onomastique, l’histoire dans la version goun ne révèle pas assez d’éléments concrets se rapportant au nom que porte le lieu.
Le volet onomastique
D’après les personne ressources contactées et questionnées sur les faits, puisqu’il s’agit d’une tradition orale, les yoruba dont l’arrivée migratoire date d’entre XIVe et XVe siècle parlent plutôt d’un roi yoruba (Ọba) en voyage vers une terre nouvelle avec sa reine (Olorì ọba) qui était enceinte et à terme de gestation arriva à l’emplacement actuel d’Abessan Hontó. Il se trouvait à cet endroit une termitière. N’ayant trouvé aucune autre cachette a sa femme pour qu’elle accouche hors des vues, il dit à cette dernière en langue Yoruba : <<Bọ́ sí ọ̀kọ̀rọ̀ nbẹ̀ kòó fí bí mọ́n>>, ce qui veut dire : » Cache-toi derrière cette termitière pour accoucher ». Le mot « ọ̀kọ̀rọ̀ », en yoruba pour certains signifie « termitière ». Mais d’autres diraient simplement « cachette ». Ce qui sème une confusion sur l’exacte parole prononcée par le roi à sa femme. Cette discussion controversée tourne autour de l’accent de la langue yoruba du mot. » Òkọ̀rọ́ » est différent de » Ọ̀kọ̀rọ̀ » soutiennent certains aînés yoruba, ce qui paraît logique à cause de la prononciation accentuée. Pour se justifier, ils mettent l’accent sur la dernière voyelle qui porte un signe d’accentuation différent des deux côtés. Pour eux, le roi aurait utilisé le mot » ẹ́yìn » qui veut dire » derrière » pour différencier << ọ̀kọ̀rọ̀>> (derrière ou cachette) de << ọ̀kọ̀rọ́>> (termitière). Certains attestent qu’il s’agit bien de << ọ̀kọ̀rọ́>> (termitière) puisque le mot » derrière » donne <<Ikọ̀rọ̀>>. De toute les façons, le roi aurait dit à la reine <<Bọ́ sí ẹ́yìn ọ̀kọ̀rọ̀ nbẹ̀ kòó fí bí mọ́n>>, la version locale » Cache-toi derrière cette termitière pour accoucher ». Le nom du quartier « Akròón » (Akron par déformation graphique) nous vient de cet échange du roi avec sa reine en plein travail.
Par obéissance à son mari, elle s’y cacha espérant mettre au monde son prince ou sa princesse qu’un nom circonstanciel attendait déjà. Mais à leur grande surprise, elle aurait mis au monde des nonuplés, c’est-à-dire neuf enfants d’un seul coup. Alors que la tradition africaine considérait des jumeaux comme des vodoun (fétiches ou divinités, c’est-à-dire ce qui sort de l’ordinaire), qu’il faut vénérer et suivre certaines pratiques et habitudes cultuelles pour ne pas les fâcher de peur qu’ils retournent d’où ils viennent avec leurs bonheur et bénédiction, laissant la famille dans la misère et sous des malédictions. Certains de ces pratiques concernent le nom des enfants qui viennent après eux comme Dossou et Dossa successivement pour les garçons ou Dossi et Dohouè de la même façon pour les filles.
L’autre chose est que leur mère, devient une divinité, une déesse au cas où elle aurait fait successivement ou pas trois des jumeaux peu importe les nombres d’enfants. Une telle mère devient une reine qui ne doit plus plier les genoux en signe de salutations, même pas devant le roi. Mais neuf enfants d’un seul coup serait un record inégalé jusqu’à l’époque des faits. Ce geste lui aurait automatiquement valu le record exceptionnel faisant d’elle une divinité, l’incarnation même de fertilité féminine, une déesse à vénérer en cas de besoin quelconque et surtout en manque d’enfant. C’est ainsi qu’elle est divinisée.
Pour les yorubas de Porto-Novo, cette dame est la divinité ABESSAN même. Son geste maternelle qui dépasse toute attente humaine et étonnant plus d’un est la divinité ABESSAN dont le siège est érigé à Akròón (Ọ̀kọ̀rọ̀, termitière) dans la commune de Porto-Novo. En référence à la langue yoruba d’origine, le nom Abessan trouve sa source étymologique dans l’exclamation du roi et son peuple en migration à la vue de ce geste mystérieux. Ils ont tous exclamé : << Àbí mésàn >>, ce qui signifie » Nous avons mis au monde neuf enfants « .
Avant d’y revenir, il est important de souligner un aspect très capital sur la notion de Vodoun. Dans nos enquêtes, plusieurs sources dont le promoteur du musée Ouadada de Porto Novo, nous a confié que les colons ont inculqué une mauvaise image dans la tête des africains, une fausse idée selon laquelle le vodoun renvoie au démon, la sorcellerie et la méchanceté. « Cette idéologie sévère et erronée, aurait peut-être inspiré la version des gouns qui fait allusion à un monstre à neuf tête », nous ont fait entendre certaines sources.
L’origine du nom Abessan
La version Yoruba nous renseigne plus sur ce nom issu de l’annonce du geste de la reine qui a donné neuf enfants. Le roi annonça donc la nouvelle à sa communauté en langue Yoruba en disant<< Àbí mésàn >> qui signifie » Nous avons accouché de neuf enfants » comme le veut la tradition africaine aucun événement, bon comme mauvais, n’est personnelle. Le roi a généralisé l’information d’où le ‘’Nous avons accouché’’ (ÀBÍ). Le nombre d’enfants accouché étant « neuf » donne mésàn en Yorùbá, ce qui donne l’appellation originale qui est << Àbí mésàn >>. Selon Gérard BASSALE du centre Ouhadada » la plus part des vodouns à Porto Novo sont des ancêtres des collectivités appelées « Hẹ́nnou ». Donc on appelle souvent des Hẹ́nnou-vodoun, les « divinités des collectivités ». Et la plupart de ces Hẹ́nnou-vodoun sont des ancêtres. Plusieurs exemples ont été donnés dans la cité des Ayinonvis. Il a été de même pour la place Abessan Hontó qui est, par transformation du nom d’origine de cette place, devenue ABESSAN avec le temps. Les Portugais l’ont finalement transformé par écrit en AVESSAN à cause des consonnes/b/ et /v/ qui donnent toutes deux le son [b]. Donc qui dit [b] renvoie lettres aux lettres /b/ et /v/ en Portugais. C’est que la phrase<< Àbí mésàn>>, la reine qui a donné naissance à neuf est devenue Avessan ou Abessan. Ce site rénové avec le représentation de tête de la reine mère au sommet du temple et neuf autres têtes sur la clôture du couvent, abritait par le passé le temple érigé à l’honneur de cette reine mère pour lui vouer des cultes et sacrifices afin de bénéficier des faveurs de la dame nature qui s’est exprimée en montrant sa grandeur de faveur aux âmes en peine et sa force à travers cette dame jusqu’à nos jours. Mais l’avènement de la royauté ayant donné priorité de culte et de gestion de la cité aux Gouns ont privé les Yorubas de la propriété culturelle et cultuelle du site.
Que retenir en conclusion ?
À la lumière de ces détails, la version des gouns qui fait allusion à un démon ou génie à neuf, semble non révélateur sur la fondation de ce site cultuelle sur les plans anthologique et onomastique. Mais la version des yoruba, grâce aux résultats de la seule investigation archéologique et scientifique disponibles ajouté à la relation entre la phrase yoruba de l’annonce de la naissance des nonuplés; la version yoruba semble plus appropriée. Mieux, le site est actuellement aux mains des yorubas par l’intermédiaire de la famille PADONOU, branche Yoruba.
De toutes les façons beaucoup d’eaux ont coulé sous le pont de cette place. La vraie histoire a pourtant besoin d’être restituée avec l’ère de l’écriture. C’est ce que nous nous attelons à faire. Conscients que des vagues peuvent se soulever au sujet de cette publication, nous sommes tout ouïs, mais nous allons privilégier l’objectivité. Nous savons que le tribunal de première instance de première classe a connu le dossier avec un procès dont nous ne livrerons pas l’issue de sitôt pour des raisons de rigueur professionnelle. Mais cela sera certainement mis à la disposition de l’opinion pour conclure ce travail le moment venu.
Inès Kpovoyéyi